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La question de l’inadéquation formation-emploi au Bénin : à qui la faute ? - Matin Libre

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La question de l’inadéquation formation-emploi au Bénin : à qui la faute ? – Matin Libre

October 1, 2026
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La question de l’inadéquation formation-emploi au Bénin : à qui la faute ? - Matin Libre
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Il est peu de débats béninois aussi anciens, aussi consensuels dans leur formulation et aussi stériles dans leurs conclusions que celui de l’inadéquation entre la formation et l’emploi. Tout le monde s’accorde sur le diagnostic, et chacun désigne un autre coupable. Je voudrais montrer que la querelle repose sur une accusation que nous n’avons jamais vérifiée, que nous avons pourtant conduit sans le dire deux expériences qui permettent de la trancher, et que la réponse à la question du titre est probablement : personne, ce qui est beaucoup plus embarrassant que si quelqu’un était fautif.

Trois plaidoiries, et elles sont toutes recevables

Commençons par restituer honnêtement les trois plaidoiries, car chacune contient une vérité que l’on ne peut pas lui retirer.

L’école dit : « je ne suis pas censée produire des cadres prêts à l’emploi. Je ne suis pas une entreprise. Mes formations ne sont ouvertes que sur demande, et ce sont les demandeurs qui prétendent connaître le marché du travail. » Elle a raison sur le principe. Une formation supérieure n’est pas un poste de travail avancé ; elle transmet des méthodes qui serviront trente ans, et l’on ne peut pas lui demander simultanément d’être générale et d’être immédiatement opérationnelle. Elle a raison aussi sur le fait : les filières se créent là où il y a des candidats, et les candidats arrivent avec des représentations du marché qu’ils n’ont vérifiées nulle part.

Le secteur privé dit : « vos diplômés n’ont pas les qualifications que nous attendons, et c’est pourquoi nous ne les recrutons pas. Au demeurant, la fiscalité nous asphyxie et l’environnement des affaires ne nous permet ni de prospérer ni d’embaucher. » Il a raison sur les deux points, et il faut noter qu’il énonce là deux griefs et non un seul. Le premier porte sur la qualité de l’offre de travail ; le second porte sur sa propre capacité à en absorber. Nous verrons qu’ils n’ont pas le même poids, et qu’ils ont peut-être la même cause.

L’État dit : « je fais ce qui est en mon pouvoir. J’ai créé une agence nationale pour l’emploi. J’ai mis en place un programme spécial d’insertion qui recrute et paie le salaire à la place de l’entreprise. Je conduis, avec la Banque mondiale, un projet d’inclusion des jeunes de cinquante-sept milliards. Je recrute dans l’administration. J’attire des industriels à Glo-Djigbé. » Il a raison également, et il a fait davantage que la plupart de nos voisins. La question n’est pas de savoir s’il a agi, mais si nous avons lu ce que son action nous a appris.

Trois plaidoiries recevables et un carrefour bloqué. Chacun avance selon son droit, chacun a la priorité de son point de vue, et personne ne passe. Ce qui manque à un tel carrefour, ce n’est pas un gendarme pour verbaliser : c’est un feu pour coordonner. Notre affaire est exactement de cet ordre.

Une précision s’impose avant d’aller plus loin, et je préfère la donner moi-même. Je dirige un établissement qui est partie à cette querelle. Je commence donc par mettre en cause le mien. Le projet de développement de l’École nationale d’économie appliquée et de management que j’ai signé en mars 2025 range, parmi ses propres faiblesses, l’absence d’un cadre structuré de suivi des activités de stage et l’inexistence d’un dispositif de suivi des diplômés permettant d’évaluer l’efficacité externe de l’école. Autrement dit, son ignorance n’est pas une fatalité mais une omission : le chiffre n’est pas introuvable, il n’a jamais été cherché, et c’est l’école elle-même qui l’écrit. Et ce qui vaut pour elle vaut pour la quasi-totalité de nos établissements, publics comme privés.

Une accusation que nous n’avons jamais vérifiée

Le mot inadéquation n’est pas un jugement moral : c’est une proposition testable, et elle a une forme précise. Il y a inadéquation lorsque des emplois vacants et des chercheurs d’emploi coexistent durablement sans se rencontrer, et que la raison de leur non-rencontre est la qualification. Les économistes du travail représentent cela depuis les années cinquante par une relation simple, la courbe de Beveridge, qui met en regard le taux de chômage et le taux d’emplois vacants. Lorsque les deux montent ensemble, le problème est un problème d’appariement : il y a des postes, il y a des candidats, et ils ne se trouvent pas. Lorsque les vacances restent basses pendant que le chômage monte, le problème n’est pas l’appariement, c’est la demande : il n’y a tout simplement pas assez de postes.

Ces deux situations appellent des politiques opposées. La première commande de réformer les programmes, d’orienter, de certifier, de rapprocher. La seconde commande de créer de la demande de travail, et toute réforme pédagogique y sera au mieux sans effet, au pire un déplacement de la file d’attente. Se tromper de diagnostic, ici, ce n’est pas faire une erreur d’accent : c’est financer pendant dix ans la mauvaise réponse à la bonne question.

Or nous ne disposons d’aucun des trois éléments qui permettraient de trancher. Nous ne publions aucune statistique des emplois vacants. Nous n’avons pas de série récente et régulière sur l’emploi : la dernière répartition nationale de l’emploi par secteur dont nous disposions porte sur 2022. Et nous n’avons, par conséquent, aucune analyse des causes de non-appariement. Nous débattons depuis vingt ans d’un diagnostic que nous n’avons jamais établi, nous réformons des maquettes pédagogiques sans savoir si les postes existent, et nous reprochons à des jeunes gens de s’être mal orientés sans leur avoir jamais dit où aller.

Nous disposons pourtant de deux dossiers qui contiennent, l’un et l’autre, la réponse. Ils n’ont pas été constitués pour cela, et c’est peut-être pourquoi personne ne les a ouverts.

Premier dossier : le programme spécial d’insertion, une expérience involontaire

Le Programme spécial d’insertion dans l’emploi a fonctionné du 1er juillet 2020 au 31 décembre 2024. Son principe en fait, sans que personne l’ait voulu, une expérience de politique publique : l’État a demandé aux entreprises combien de postes elles souhaitaient, et il a pris à sa charge le salaire du jeune recruté. Autrement dit, il a posé aux employeurs du pays la question que l’économiste rêve de poser : à quel niveau se situe votre demande de travail lorsque le coût de ce travail est nul pour vous ?

Les chiffres du bilan sont publics. Soixante-trois mille sept cent vingt-huit (63 728) candidats inscrits et éligibles. Quinze mille cinq cent (15 501) postes exprimés par mille six cent soixante-huit (1668) entreprises, soit environ 9,3 postes par entreprise. Sept mille cent trente (7 130) jeunes effectivement insérés, soit 11,2% de taux d’insertion des candidats éligibles et 46% de taux de satisfaction des besoins des entreprises. Près de quinze milliards de francs engagés, dont treize milliards trente millions de salaires directs. Et, parmi ceux qui sont allés au terme de leur contrat de deux ans, 68,63 % sont restés en emploi dont 55,69 % en emploi salarié et 12,94 % installés à leur compte.

Les quatre nombres disent trois choses différentes, et aucune des trois n’a été explicitement exposée.

Premièrement, la demande de travail est la contrainte principale. Quinze mille cinq cent un postes (15 501) demandés pour 63 728 candidats éligibles : quatre candidats par poste, et cela alors même que le salaire était payé par le contribuable. À prix nul pour l’entreprise, la demande exprimée reste le quart de l’offre disponible. Ce n’est pas un résultat marginal : il nous dit que la rareté n’est pas du côté des compétences, elle est du côté des postes. Et il affaiblit considérablement le second grief du secteur privé, celui du coût du travail, car ici, ce coût avait été annulé.

Deuxièmement, l’inadéquation existe, et voici sa première mesure béninoise. Sur 15 501 postes demandés, financés et ouverts, 7 130 seulement ont été pourvus. Il reste 8 371 postes, soit 54 %, que des entreprises ont réclamés, que l’État était prêt à payer, et qui n’ont pas trouvé preneur. C’est, à ma connaissance, la seule observation de type Beveridge jamais produite dans ce pays : des vacances et des chômeurs qui coexistent, en nombre, sur un même dispositif. Elle dort dans les fichiers d’un programme conçu pour autre chose.

Troisièmement, ce qui manquait n’était pas le diplôme, c’était la première expérience. Deux jeunes sur trois sont restés en emploi après deux ans de contrat. Si le diplôme béninois était structurellement impropre au marché, cette proportion serait faible : elle est élevée. Ce que le contrat a produit n’est pas une compétence nouvelle, c’est une référence vérifiable, une lettre de recommandation, un employeur qui répond au téléphone. L’obstacle était à l’entrée, et il a cédé dès qu’on a payé le droit d’entrée.

Second dossier : le projet d’inclusion des jeunes confirme le premier

Le Projet d’inclusion des jeunes, conduit avec la Banque mondiale pour un montant de 57,5 milliards de francs, a présenté sa situation au 31 août 2026 devant la mission d’appui de septembre. Ce qu’elle contient mérite d’être porté à la connaissance du public, car elle confirme le premier dossier par des voies entièrement différentes.

L’indicateur central est atteint : 75,3 % des bénéficiaires sont en emploi douze mois après l’appui, pour une cible fixée à 75 %. Rapprochons-le des 68,63 % de maintien en emploi du programme spécial. Deux dispositifs, deux conceptions, deux sources indépendantes, et le même ordre de grandeur. Mais l’essentiel est ailleurs, et il faut le dire aussitôt pour ne pas se tromper de démonstration : ces deux taux ne portent pas sur la même population. Le programme spécial d’insertion s’adresse à des titulaires d’un diplôme professionnel, du baccalauréat professionnel au master, âgés de dix-huit à quarante ans. Le projet d’inclusion vise des jeunes de dix-huit à trente ans « peu ou pas instruits ». Le rapprochement n’est donc pas une réplication : c’est un contraste — et le contraste dit davantage que la répétition n’aurait dit. Aux deux extrémités de l’échelle des diplômes, le résultat est du même ordre : environ deux jeunes sur trois d’un côté, environ trois sur quatre de l’autre. Si l’issue varie si peu d’un bout à l’autre de la distribution des diplômes, alors ce n’est pas le diplôme qui la détermine. C’est l’entrée.

Je dois préciser aussi ce que ce chiffre n’est pas. Il ne comporte pas de groupe témoin : il indique que trois bénéficiaires sur quatre travaillent un an après, non que le dispositif en soit la cause. Cette formulation prudente est d’ailleurs la plus forte pour mon propos, puisqu’elle porte sur l’aptitude des jeunes et non sur le mérite du programme.

Deux réserves encadrent ce contraste, et je préfère les poser moi-même. D’abord, les deux taux ne se définissent pas de la même manière : le premier mesure un maintien en emploi à l’issue d’un contrat de deux ans, le second un emploi constaté douze mois après un appui. On ne peut donc pas les soustraire l’un de l’autre, et je ne compare ici que des ordres de grandeur. Ensuite, et c’est plus grave, aucun des deux cadres de résultats ne publie ses résultats par niveau d’instruction. Le projet d’inclusion suit ses bénéficiaires par sexe, par département et par métier, jamais par niveau d’instruction. Le programme spécial, lui, connaît le diplôme de chacun, puisqu’il en fait le critère même de son barème de rémunération, et il ne publie pas ses résultats selon ce critère. Nous savons donc que l’issue varie peu selon le public ; nous ne savons pas comment elle varie. C’est exactement le genre de chose qu’un fichier existant donnerait en une semaine.

Le second enseignement est plus brutal encore, et c’est le chiffre le plus important de cette tribune. Trente-cinq mille quatre cent cinquante-deux (35 452) jeunes ont été placés en stage, soit 107 % de la cible auprès de deux cent trente-six (236) entreprises partenaires, soit 150 placements par entreprise. Et pour la seule année 2026, 3 695 placements ont été réalisés auprès de 11 entreprises, soit 336 par entreprise.

Arrêtons-nous là. Toute la machinerie nationale du placement salarié des jeunes repose sur 236 employeurs, et son flux courant sur 11. Ce n’est pas une insuffisance de candidats : c’est une pénurie d’entreprises capables d’accueillir. Et cette pénurie a une cause que j’ai décrite ailleurs : dans un tissu productif où 95,7 % des entreprises sont individuelles, il n’existe tout simplement que quelques centaines de structures assez grandes pour recevoir un stagiaire, lui affecter un tuteur et lui signer une attestation.

Le troisième enseignement valide une réserve que j’ai formulée plus haut. Le projet enregistre 3 355 abandons ou suspensions, soit 9,5 % des placements, et la diligence qu’il se prescrit à lui-même est d’« agir sur les difficultés de logement à la GDIZ ». Voilà pourquoi je me garde de conclure que les 8 371 postes non pourvus du programme spécial tiendraient à un défaut de qualification. Ce qui empêche un jeune d’occuper un poste financé, ce peut être l’absence d’un toit à côté de l’usine. Nous aurons alors reproché à l’université pendant vingt ans ce qui relevait d’une cité ouvrière. Décomposer ces 8 371 postes par filière, par département et par motif de non-pourvoi ne coûterait rien, puisque les données existent déjà. Cette seule opération ferait passer le débat national de l’opinion à la mesure.

La porte est genrée, et le chiffre le dit sans ambiguïté

Le même rapport livre une série que je n’ai vue commentée nulle part, et qui mérite une tribune à elle seule. Je me contente ici de la poser.

Les femmes ne représentent que 37,1 % des 35 452 placements en stage, alors qu’elles sont majoritaires dans l’autre branche du projet : 53,1 % des jeunes formés aux compétences de vie, 52,8 % en compétences entrepreneuriales, 53,6 % en formation technique, 72 % des immersions de 2026 et 73,5 % des autonomisations en cours. Toutes branches confondues, elles sont 43,9 % des bénéficiaires. La répartition est donc nette, et elle n’a jamais été discutée : le salariat aux hommes, l’installation à son compte aux femmes.

À la sortie du stage, l’entreprise d’accueil recrute directement un sortant sur trois, et elle recrute les femmes un peu plus souvent que les hommes : 36 % contre 34 %. Celles qui franchissent la porte réussissent donc au moins aussi bien que les autres.

Le cadre de résultats déclare tous les trois atteints au 31 août 2026 dont l’indicateur humain, l’emploi douze mois après l’appui, à 75,3 % pour une cible de 75 %. Ce chiffre, ventilé par sexe, tombe à 71,5 % pour les femmes, soit trois points et demi sous la cible que l’ensemble et les hommes (78,3 %) dépassent. Le rapport le signale lui-même et appelle à la vigilance. C’est le seul de ces trois chiffres qui mélange les deux branches, et c’est pourquoi on ne peut pas le lire seul : si l’installation à son compte tient moins bien à un an que l’emploi salarié, une part de l’écart mesure seulement le fait que les femmes sont là où le dispositif tient le moins. Quatre chiffres trancheraient : le taux d’emploi à douze mois croisé par sexe et par branche. Ce chiffre, le projet ne le détient pas et ne publie pas.

Ce qui est établi, en revanche, c’est l’orientation elle-même, et la formation duale en donne la forme métier par métier : les femmes composent 62,4 % des effectifs en service de bar et restaurant, et de 27 à 30 % dans les trois métiers techniques. Ce n’est pas une inadéquation, c’est une ségrégation d’accès, et elle se corrige par des instruments entièrement différents.

Ce que dit la théorie lorsque personne n’est fautif

Revenons au cas général. Supposons que l’inadéquation existe, pour la part que la mesure confirmera. À qui la faute ? La réponse de l’économie est déconcertante : à personne, et c’est précisément ce qui la rend difficile à corriger.

Une formation est un investissement à maturité longue. Un jeune qui choisit une filière en 2026 arrivera sur le marché en 2029 ou en 2031. Il décide donc sur la base de ce qu’il observe aujourd’hui, c’est-à-dire de ce que le marché demandait hier. Les économistes appellent cela le modèle de la toile d’araignée, formalisé dès 1938 : lorsque l’offre répond avec retard au signal de prix, le système oscille au lieu de converger. Une pénurie de comptables fait affluer les vocations comptables ; cinq ans plus tard on en a trop, les salaires baissent, les vocations se détournent, et cinq ans après la pénurie revient. Vue de l’intérieur, cette oscillation ressemble exactement à ce que nous appelons inadéquation. Or, dans ce modèle, chaque acteur décide rationnellement et le résultat collectif est mauvais. Il n’y a pas de faute ; il y a un défaut de coordination.

Un second mécanisme s’y ajoute, et il explique le grief des employeurs mieux que le grief lui-même. Lorsque les postes sont rares et les candidats nombreux, le diplôme cesse d’être un certificat de compétence pour devenir un instrument de tri. Michael Spence l’a montré il y a un demi-siècle : dans un marché où l’employeur ne peut pas observer la productivité avant l’embauche, le diplôme sert de signal, et sa valeur dépend moins de ce qu’il atteste que de ce qu’il permet de classer. Un employeur qui reçoit quatre candidatures par poste n’a aucune raison de s’arrêter à la compétence requise : il élèvera ses exigences tant qu’il y aura des candidats à écarter. C’est ainsi que naissent les offres réclamant cinq ans d’expérience pour un poste de débutant et le fameux mouton à cinq pattes. L’exigence n’est pas technique : elle est le symptôme d’une file d’attente. Dire alors que « les diplômés n’ont pas le niveau » décrit fidèlement l’impression de l’employeur et décrit mal la réalité du marché. Il faut ajouter que l’État lui-même valide ce mécanisme, et qu’il le fait par écrit. Le programme spécial d’insertion rémunère ses bénéficiaires selon une grille indexée sur le seul diplôme : cent mille francs par mois pour un baccalauréat professionnel, cent cinquante mille pour un brevet de technicien supérieur, cent soixante-quinze mille pour une licence technique, deux cent cinquante mille pour un master. Or il s’agit d’un premier emploi, où nulle productivité n’a encore été observée. C’est donc bien le signal qui est payé, et non le rendement, et il l’est par la puissance publique, qui donne ainsi au barème du diplôme la force d’un fait officiel.

Reste une troisième raison, plus simple encore : nul ne publie le signal. On ne forme pas pour un marché dont personne n’affiche le prix. Ni l’étudiant, ni sa famille, ni le chef d’établissement, ni le ministère ne dispose d’un document annuel indiquant quelles filières mènent à l’emploi, en combien de temps et à quel salaire. Chacun décide dans le noir, et l’on s’étonne ensuite que les trajectoires se percutent.

Pourquoi l’entreprise ne peut pas former

J’ai soutenu dans ces colonnes que la structure de notre économie privait l’État de prises pour redistribuer. Le même raisonnement éclaire ici le grief des employeurs, et il le retourne.

Le troisième recensement général des entreprises établit que 95,7 % d’entre elles sont individuelles et que 85,9 % n’ont pas de numéro d’identification fiscale unique. L’emploi salarié représente environ 12 % de l’emploi total et l’informalité 90,1 %. Or former coûte un coût fixe : il faut un tuteur qui n’est pas en production pendant qu’il enseigne, un poste de travail dédié, une procédure écrite, parfois une certification. Un coût fixe ne s’amortit qu’à l’échelle. Demander à un atelier d’une personne d’ouvrir un service de formation, ce n’est pas exiger un effort : c’est exiger une impossibilité arithmétique. Les 236 entreprises partenaires du projet d’inclusion ne sont pas un échantillon paresseux : c’est probablement, à peu de chose près, la population disponible.

À cette contrainte de taille s’ajoute une externalité que Gary Becker a identifiée et que tout artisan connaît d’expérience. Une compétence générale — tenir une comptabilité, conduire un chantier, parler anglais — se transporte chez le concurrent. L’entreprise qui l’a financée n’en capte qu’une fraction, et le calcul privé conduit à investir moins que ce qui serait collectivement souhaitable. Ce n’est pas de l’avarice, c’est de l’arithmétique, et le résultat est le même partout dans le monde : laissée à elle-même, aucune économie ne produit assez de formation générale. C’est la raison pour laquelle le cofinancement public de la formation n’est pas une subvention aux entreprises : c’est la correction d’une externalité, exactement comme une taxe sur la pollution en est une.

On voit alors que les deux griefs du secteur privé n’en font qu’un. Il se plaint de la fiscalité et il se plaint des compétences ; mais l’entreprise trop petite pour payer l’impôt est la même que celle qui est trop petite pour former et pour accueillir un stagiaire, et c’est la même qui manque au produit intérieur brut. Le chaînon manquant entre l’atelier d’une personne et l’entreprise formelle est simultanément un problème de croissance, un problème de recettes et un problème de qualification. Il n’y a pas trois questions : il y en a une.

Le plus grand système de formation du pays est absent du débat

Il faut ici déplacer le regard, car nous discutons de l’inadéquation comme si elle concernait l’université, alors que l’université ne forme qu’une minorité des jeunes qui entrent chaque année sur le marché du travail. Le premier dispositif de formation professionnelle du pays n’est ni une faculté ni une grande école : c’est l’atelier. Couture, mécanique, coiffure, menuiserie, maçonnerie, soudure, c’est-à-dire l’apprentissage auprès d’un maître artisan forme, depuis toujours, l’essentiel de notre jeunesse active.

Ce système n’est plus informel. La session d’octobre 2025 du Certificat de qualification aux métiers a réuni 41 943 candidats. Le projet d’inclusion des jeunes y a pour sa part contribué à hauteur de 12 183 certificats obtenus, et l’organisation du Certificat de qualification professionnelle couvre désormais vingt métiers, au-delà de la cible de dix-sept. Que l’on rapproche ces nombres des 7 130 insertions produites en quatre ans et demi par le programme spécial, et l’on mesure d’un coup où se trouve le volume, et à quel point notre débat public regarde ailleurs.

Cette voie a trois propriétés que l’enseignement supérieur n’a pas. Elle forme en situation de production, donc sans écart entre le travail prescrit et le travail réel. Elle est financée en partie par le secteur lui-même. Et elle débouche le plus souvent sur une installation à son compte plutôt que sur une candidature, ce qui est, dans une économie à 12 % de salariat, la sortie la plus probable. Elle a aussi ses faiblesses, qu’il serait malhonnête de taire : la qualité dépend entièrement du maître, la certification reste minoritaire, et les compétences transversales, à savoir le calcul du prix de revient, la relation client, la sécurité, l’écrit professionnel, n’y sont presque jamais enseignées.

Voilà le gisement le plus rentable de toute notre politique de formation : non pas refaire les maquettes universitaires, mais certifier, outiller et compléter ce que 40 000 jeunes gens font déjà. Un maître artisan formé à former vaut, en rendement social, plusieurs séminaires de refonte curriculaire.

Trois instruments, trois publics, et un facteur de dix qui n’en est pas un

Puisque l’argent public est en jeu, posons les coûts unitaires de nos trois grandes voies d’insertion, en indiquant pour chacune le public auquel elle s’adresse — car c’est cette colonne-là, et non celle des montants, qui commande la lecture du tableau.

Coût unitaire des trois voies d’insertion des jeunes

Le rapport d’un à trente qui saute aux yeux n’est pas ce qu’il paraît, et il faut le dire avant qu’un lecteur pressé n’en tire une conclusion. Ces trois instruments n’achètent pas la même chose : un crédit se rembourse, une allocation ne se rembourse pas, un salaire pris en charge finance une expérience professionnelle qui a sa valeur propre. Et surtout, ils ne s’adressent pas aux mêmes jeunes. Le crédit d’installation et l’allocation d’apprentissage vont à des jeunes peu ou pas instruits ; le programme spécial d’insertion, aux titulaires d’un diplôme professionnel.

L’écart de coût n’est donc pas un écart d’efficacité : c’est, pour l’essentiel, une grille de rémunération indexée sur le diplôme. Ce n’est pas le dispositif salarié qui coûte huit fois plus cher que l’apprentissage : c’est la prétention salariale d’un titulaire de master qui vaut huit fois celle d’une apprentie en menuiserie, et l’État l’a inscrite dans un barème. Comparer les deux montants sans dire cela reviendrait à conclure qu’un instrument est dispendieux alors qu’il s’adresse simplement à des jeunes gens qui n’accepteraient pas l’autre.

Je dois au passage corriger un chiffre que j’ai avancé plus haut. Les deux millions cent mille francs par insertion que donne le rapport entre la dépense et le nombre d’insérés ne mesurent pas le coût d’un contrat achevé : ils incluent des contrats encore en cours au 31 décembre 2024, et le montant mensuel implicite qui en résulte tombe en dessous du premier échelon du barème. Un contrat mené à son terme coûte en réalité de deux millions quatre cent mille à six millions de francs en salaire seul. La voie salariée est donc plus chère encore que je ne l’avais écrit, et l’écart avec les deux autres s’en trouve creusé, non réduit.

Que reste-t-il alors de ma remarque ? Ceci, qui est un vide et non une comparaison.

Nous engageons simultanément trois instruments qui s’adressent à trois niveaux d’instruction différents, et nous ne publions les résultats d’aucun d’eux selon le niveau d’instruction. Nous ignorons donc si l’apprentissage réussit mieux au non-diplômé que le contrat salarié au diplômé, si l’inverse est vrai, et à quel prix dans chaque cas. La question n’est pas de choisir entre ces trois voies, car elles ne sont pas substituables : c’est de savoir si chacune est calibrée pour le public qui est le sien. Avant de généraliser, il faudrait essayer ; avant d’arbitrer, il faudrait chiffrer ; et avant de chiffrer, il faudrait au moins savoir à qui l’on a affaire.

Le point de livraison de la première expérience

J’ai montré ailleurs que l’agriculture béninoise avait résolu, sans le nommer, le problème de la prise : là où existe un point de livraison — l’égreneur pour le coton, l’usine pour l’anacarde, le soja et le riz —, l’État sait identifier, payer, assurer et prélever, alors même que le producteur n’a ni bulletin de paie ni identifiant fiscal. Où est le point de livraison de la formation vers l’emploi ? C’est le stage, et c’est le contrat d’apprentissage. C’est le seul moment où l’établissement, l’entreprise et le jeune se trouvent simultanément dans la même pièce, avec une date de début, une date de fin et un objet vérifiable.

 L’école que je dirige place chaque année au moins quatre cents de ses cinq cents diplômés en stage professionnel et entretient quatre-vingt-quinze collaborations actives. Ce n’est pas une petite institution : c’est une institution réelle, qui fonctionne, et qui fonctionne sans statut.

Car le stage, chez nous, n’est presque rien en droit. Sa durée, sa rémunération éventuelle, l’obligation de tutorat, le contenu attendu, la certification de sortie, le recours en cas d’abus : tout cela relève de la coutume et de la bonne volonté. Il en résulte deux dérives symétriques et également connues. D’un côté le stage-alibi, où le jeune photocopie six mois durant et sort sans compétence ni attestation utilisable. De l’autre le stage-substitution, où l’on remplace un salarié par une succession de stagiaires non rémunérés. Ces deux dérives ne sont pas des accidents : ce sont les issues naturelles d’un contrat qui n’existe pas.

Or ce contrat existe déjà, et il fonctionne. Le volet consacré aux jeunes filles du projet d’inclusion a signé 707 contrats d’apprentissage et versé une allocation à 640 bénéficiaires, soit 106 % de sa cible. L’allocation est de 30 000 francs par mois, pour une durée maximale de trois ans, dans quinze métiers relevant de l’agriculture, de l’artisanat, du bâtiment, du tourisme et de la restauration ; le dispositif comporte un suivi de l’assiduité, une gestion des plaintes et un volet de prévention des violences. Tout ce que je réclamais est là — la durée, la rémunération, le tutorat, la certification, le recours. Cela tourne depuis des mois, pour sept cents jeunes filles, et nul n’en parle.

L’État a refermé la porte qu’il avait lui-même désignée

Une dernière pièce doit être versée au dossier, et elle est délicate parce qu’elle porte sur une décision que je tiens par ailleurs pour juste. Le collectif budgétaire de juin 2026 réduit les dépenses de personnel de 9,8 % tout en augmentant l’investissement de 8,5 %. J’ai écrit que ce choix me paraissait le bon, et je le maintiens : une masse salariale qui enfle transforme une capacité d’investissement en engagement récurrent.

Mais il faut en tirer une conséquence que nous n’avons pas tirée. Pendant deux générations, le concours administratif a été le signal qui orientait les choix d’études dans ce pays. On ne choisissait pas une filière en consultant un marché : on la choisissait en consultant un calendrier de concours. Ce signal, l’État est en train de le retirer, pour de bonnes raisons — et il n’en a publié aucun autre à la place. Des centaines de milliers de jeunes gens et de familles s’orientent aujourd’hui sans boussole, sur des représentations formées à l’époque où la boussole existait. Retirer un signal est légitime ; ne pas le remplacer ne l’est pas.

La bonne nouvelle est que la demande de remplacement existe déjà. Selon l’étude publiée par Afrobaromètre le 24 août dernier, 68 % des jeunes Béninois souhaitent créer leur propre entreprise et 18 % seulement privilégient la fonction publique ; 51 % se déclarent sans emploi et à la recherche d’un travail, et 23 % désignent la formation professionnelle comme la priorité d’investissement. Le cliché du jeune diplômé qui n’attend que l’État est donc à ranger : nos jeunes gens ont déjà changé d’horizon. Ce sont nos dispositifs d’orientation qui ne l’ont pas fait.

Puisque les chantiers sont ouverts et que la préparation du Programme d’action du Gouvernement offre une fenêtre, je formule trois demandes. Elles ont ceci de commun qu’aucune n’exige de créer quoi que ce soit : les trois instruments existent déjà, sont financés, et attendent d’être mis en service ou lus.

Faire fonctionner le système d’information que l’ANPE a construit. Le système intégré de gestion de la formation professionnelle (SIGFP) est, selon le rapport de mise en œuvre lui-même, « développé et déployé, mais non opérationnel », avec pour consigne d’« achever la prise en main et de produire une preuve d’utilisation ». Nous avons donc payé l’instrument statistique dont l’absence nourrit la querelle. Qu’il serve, et qu’il publie chaque année le taux d’insertion des diplômés à six et à vingt-quatre mois, par établissement, par filière et par niveau d’instruction, pour le supérieur comme pour la formation professionnelle, publics comme privés, avec le taux de réponse de l’enquête. Ce chiffre unique clôt le débat, car il parle aux trois parties : il dit à l’école ce qu’elle produit, à l’étudiant ce qu’il achète, à l’employeur où chercher. Que la même règle s’applique enfin aux dispositifs publics d’insertion : un programme qui indexe la rémunération de ses bénéficiaires sur leur diplôme peut, sans effort supplémentaire et sans enquête nouvelle, publier leurs résultats selon ce même critère. Je le demande en sachant qu’il s’appliquera d’abord à l’établissement que je dirige, et qu’il en publiera les faiblesses avant d’en publier les forces.

Ouvrir le dossier des postes non pourvus. Les 8 371 postes demandés par des entreprises, financés par l’État et jamais pourvus constituent la première mesure de l’inadéquation jamais produite au Bénin. Qu’on les décompose par filière, par département et par motif, et que l’on publie le résultat. Si l’essentiel tient à la qualification, alors l’école est en cause et nous saurons où. Si l’essentiel tient à la géographie, au logement, à la rémunération ou aux règles du dispositif — et l’exemple des abandons de Glo-Djigbé invite à le penser —, alors nous aurons accusé l’école pendant vingt ans pour rien. Les données existent ; il ne manque qu’une décision de les lire.

Généraliser le contrat d’apprentissage rémunéré au-delà du pilote. Sept cent sept (707) contrats, 640 allocations versées, 30 000 francs par mois, quinze métiers, un suivi d’assiduité et une voie de recours : l’instrument est écrit, testé et il dépasse sa cible. Il reste à lui donner un cadre juridique général, à l’ouvrir aux garçons comme aux filles et au stage supérieur comme à l’apprentissage artisanal, et à en partager le coût entre l’entreprise, l’État et l’établissement. Reste une difficulté qu’il serait malhonnête d’escamoter, et elle découle de tout ce qui précède : trente mille francs par mois conviennent à une apprentie en menuiserie et ne retiendront pas un titulaire de master, à qui l’État propose aujourd’hui huit fois davantage. L’allocation doit donc être graduée selon le niveau de formation et la durée de l’apprentissage, et non fixée en un montant unique. Faute de quoi l’instrument le moins coûteux ne servira jamais qu’aux moins diplômés, et nous aurons déplacé la file d’attente d’un guichet à l’autre au lieu de la réduire.

J’ajoute, parce que l’on me le reprocherait sinon, la condition de possibilité des trois : la reprise d’une enquête emploi nationale à périodicité fixe, assortie d’un indicateur d’offres d’emploi non pourvues. Sans elle, nous continuerons de discuter d’une courbe de Beveridge dont nous n’observons aucun des deux axes.

Une coordination, non un coupable

Revenons au carrefour. L’école, l’entreprise et l’État y arrivent chacun par une voie différente, chacun avec de bonnes raisons d’avancer, et le carrefour est bloqué. On peut passer encore vingt ans à chercher lequel des trois conducteurs est fautif. On peut aussi reconnaître qu’aucun ne l’est, et qu’il manque un feu.

Cette reconnaissance n’est pas une absolution : elle est une réorientation de l’effort. Accuser est la moins coûteuse des politiques publiques, et la seule dont on soit certain qu’elle ne produit rien. Coordonner coûte davantage, mais coûte peu : un système d’information déjà payé que l’on met enfin en service, un fichier existant que l’on analyse, un contrat de quelques articles que l’on généralise. Ce sont là des dépenses dérisoires au regard des quinze milliards d’un programme et des cinquante-sept milliards d’un projet, et au regard de ce que représente, pour une famille, une orientation manquée.

Il reste que le mot inadéquation mérite d’être requalifié. Il désigne aujourd’hui un reproche adressé à des jeunes gens qui ont étudié comme on le leur demandait, à des enseignants qui ont enseigné ce qu’on leur a confié, et à des chefs d’entreprise qui recrutent autant que leur carnet le permet. Ce n’est pas une faute collective : c’est un rendez-vous dont personne n’a fixé l’heure. Nous n’avons pas un problème d’adéquation entre une formation et un emploi. Nous avons un problème d’information entre trois acteurs qui se tournent le dos en se croyant chacun la priorité.

Je termine, comme il m’arrive souvent, par une offre plutôt que par une conclusion. Le chantier de l’analyse des postes non pourvus, de la construction d’un indicateur d’insertion par filière et de la comparaison coût-efficacité de nos trois voies d’insertion relève de l’économie appliquée, et l’école que je dirige forme précisément à cela. Nous nous tenons à la disposition des ministères concernés, de l’Agence nationale pour l’emploi, du patronat et de la Chambre de commerce et d’industrie pour y prendre part, avec quiconque voudra s’y joindre.

Albert HONLONKOU, économiste

ENEAM / Université d’Abomey-Calavi

Source: Matin Libre (Benin)

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